Le syndrome du soleil couchant, partie 1

le syndrome du soleil couchant, partie 1

Il est possible que je me sois trompée de métier. Peut-être aurais-je dû être avocate ou cuisinière, ingénieure ou mécanicienne. Je sais aujourd’hui que, malgré mes dissensions vis-à-vis des déboires d’une profession incomprise, je reste fidèle à mes patients. Du mieux que je le peux.

Lorsque je regarde Mme Graipe, assise au bord de son lit, à deux heures du matin, je me dis que ma présence est nécessaire.
– Mme Graipe, vos enfants sont grands à présents, ne vous inquiétez pas pour eux, lui dis-je de façon la plus compétente que j’eusse trouvée.
– Mais vous êtes folle ? cria-t-elle sans pouvoir se lever, car elle ne connait plus l’usage de ses jambes. Mes enfants sont si petits, ils n’ont personne d’autre, que moi !

Les larmes lui coulent lentement le long de ses joues et le sentiment impuissant qui me frappe m’oblige à rédiger des phrases les unes après les autres, afin de réussir à instaurer un peu de bon sens à Mme Graipe. Le rationnel… la réalité….

– Mme Graipe, l’heure est au coucher, vous voyez, il fait noir et vos enfants dorment à présent.
– Non ! Je dois aller les chercher, ils sont tous seuls, ils n’ont personne d’autre…

Elle s’agite ne comprenant pas ce que je fais chez elle. Car c’est sa maison au final ; sa chambre. Qu’est-ce qu’une inconnue peut bien faire là ?

Il y a une prescription de Xanax, justement pour ce genre d’agitation, qui est récurrente chez Mme Graipe, surtout la nuit. Je me demande souvent si les médicaments peuvent vraiment tout résoudre. Je ne peux qu’avoir une réponse affirmative vue le nombre croissant de médicaments dans les semainiers des patients. Cependant, j’en doute.

Il existe des maux qu’aucune entreprise pharmaceutique ne peut résoudre.

Il ne fut pas difficile de le lui faire avaler sa petite pilule rose, Mme Graipe prend son comprimé depuis si longtemps qu’elle l’accepte sans rechigner.
Elle ne se calme pas tout de suite, mais je réussi à l’installer au lit confortablement, avec ses barrières. Et oui, j’ai horreur de faire ça. Mais nous ne disposons pas de lits spéciaux « Alzheimer », ceux qui permettent d’être à ras du sol afin que les personnes désorientées ne chutent pas de leurs lits.

Je dois m’adonner aux quelques tâches de la maison : du nettoyage et du rangement. Mme Graipe me prend beaucoup de temps alors que mon institution trouve que le temps payé, doit être utilisé pour « travailler ». Personnellement, je croyais que prendre soin de mes résidents était le travail d’une soignante, mais là encore, les opinions sur le métier divergent…

J’ai finalement fini mon travail dans les cuisines et dans le salon où tout a été poutsé et moi, fatiguée, j’ai un peu de temps pour me reposer, même si je ne dois pas dormir. Normalement, je dois avoir quelques heures suivies de repos, mais je n’en ai jamais. J’ai souvent entendu « quatre heures où elles n’ont rien à faire, ce sont quatre heures où je les paye à ne rien faire ». Il n’y a en effet rien de noté sur les charges, mais les gens, les personnes habitant la merveilleuse institution se lèvent, sonnent, parfois tombent, déambulent, sonnent à nouveau, dans une spirale continuelle. Si l’on ajoute à cela, les tâches « prescrites » par la structure d’accueil, je suis sans arrêt sur le qui-vive. Pas de repos pour moi. Mais voilà, j’aime mon travail (pause). Parfois, je le déteste. Pas mes patients, mes résidents. Mais tous ceux qui d’une façon ou d’une autre, gèrent les structures d’accueil, voir même les hôpitaux. Je crains qu’ils ne connaissent pas suffisamment ce que prendre soin signifie. Mais enfin, le capitalisme est un mal infini. L’être humain est une entreprise lucrative.

Un cri. Guttural. Profond. Arrachant.

Je regarde l’énorme montre clouée au-dessus du plan de travail de la cuisine de l’institution. Trois heures vingt-neuf. La montre tourne sur elle-même, trois fois, et s’arrête à nouveau à la même heure.

– Non ! Je te tuerai ! Non ! Crie la voix que je reconnais aussitôt.

Je me lance sur les escaliers qui séparent le rez-de-chaussée du deuxième étage. J’ouvre la porte de Mme Graipe qui s’agite de ses mains et de ses pieds, frénétiquement. Aveuglément. Enfin de ce que j’aperçois. Elle lutte… dans le vide.

Sur son visage, la frayeur mais la détermination aussi. La peur a dû souvent faire son entrée dans la vie de Mme Graipe.

– J’ai dit non ! Lance-t-elle de sa voix puissante.

Je crois rêver, mais je sentis les murs trembler, le sol secoue mes pieds, pour un bref instant. Le vase ainsi que les cadres des photos se trouvant sur son armoire tombent au sol. A ce moment précis, elle se trouvait au sol et son visage était si contrit que je craignais le pire. Sa respiration était lourde et pesante, comme si un poids lui comprimait les poumons. Et l’instant d’une seconde, alors que les secousses disparurent, elle fit un effort, comme si elle se libérait du poids qui l’oppressait et le lança sur le côté, provoquant un vacarme assourdissant. J’aurais juré qu’elle lançait véritablement quelque chose. Quelque chose ou quelqu’un. Le miroir, se trouvant juste à ma droite, à côté de la porte, explosa en dizaines de flèches tranchantes. Je me protégeai le visage de façon spontanée et m’accroupi au sol. Je ne sais pas pourquoi je fis une chose pareille. Je devrais savoir que je rêve. Lorsque j’ouvrirai les yeux, je constaterai que rien de tout ça n’est réel. Je constaterai que le miroir est intact et que madame Graipe dort profondément dans son lit.

J’ouvre les yeux.

Tout est à sa place.

 

À SUIVRE….

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