Laura, la bienveillante – la poignée de porte

De l’eau lui courait le long du visage. Ses yeux rougis étaient la seule manifestation de sa journée. A présent rentrée, le doux sentiment du travail accompli devait lui décompresser le corps, apaiser l’âme et recharger les batteries. Pourtant, le seul reflet de ses joues lui rappelait les larmes essuyées, à plusieurs reprises.

— Laura ! La famille de Mme Robert te demande, elle ne va pas bien.

Emilie, l’aide-soignante, arriva le souffle court. Elle avait besoin de Laura.

Il lui semblait parcourir un village entier avant d’atteindre la chambre du fond ; elle ignora les appels des autres familles et les sonnettes qui retentissaient en nombre supérieur aux soignantes disponibles.

Mme Robert. Elle s’y attendait. C’était prévu. Mais même lorsque l’inévitable se trouvait derrière la porte stérile de la chambre d’hôpital, chaque poignée de porte lui provoquait une décharge thermique. Sa peau chaude, au contact du froid du métal, était le déclencheur d’un inconfort certain ; la peur de la découverte. Elle ne pouvait compter combien de patients elle eût retrouvés au sol, tombés, inanimés. Ou combien de patients déments elle eût trouvés déperfusés ; véritable piscine rouge, poisseuse au goût de fer et à l’image de films d’horreur, des scénarios dignes des meilleures réalisateurs.

Portant, elle savait ce qui l’attendait derrière cette porte, elle ne pouvait simplement pas savoir à quelles ressources elle devait faire appel afin de maintenir son professionnalisme ; car, comme elle l’eût trop souvent entendu, c’est une professionnelle, elle ne possède pas de sentiments, elle l’aurait appris à l’école.

Son cœur cognait contre sa poitrine.

Deux secondes.

Une pointe de peur.

Entre.

Mme Robert allongée sur son lit à l’odeur de lavage hospitalier, déversait tous les liquides internes accumulés par sa péritonite bactérienne ; le scanner avait montré une infiltration sévère de liquide dans les organes. Pas d’opération envisagée, pas de d’issue possible au vue de ses comorbidités associées et des sévères troubles biologiques déjà présents.

La chambre d’attente pour l’ange de la mort.

L’aide-soignante apporta une bassine, Laura tourna la patiente sur le côté.

Que sentir ? La peau balafre et froide de Mme Robert n’était pas inconnue aux soignantes.

Laura resta là, un moment. Une éternité. Elle voulait éviter l’étouffement de Mme Robert, même s’il ne lui serait pas fatal.

La sœur de Mme Robert attendait patiemment derrière la porte. Encore cette porte. Elle, la plus jeune d’une fratrie de quatre lui avait confié avoir l’habitude de voir ses sœurs partir. Les yeux remplis de larmes, elle contenait sa tristesse quelques instants, puis elles se déversèrent, lentement, ruisseau oculaire prenant naissance en plein cœur, elles se déversaient au ralenti.

Un froid, l’air palpable, le cœur se serra.

Le temps s’était figé. Les sons étouffés. Mme Robert, était partie. Laura continuait pourtant de lui caresser le dos, lui parler de façon rassurante. Le front plissé, le cœur battant, le ruisseau naissant, elle lança des regards compréhensifs à Emilie.

Elle allongea Mme, nettoya la bassine, appela la sœur.

Elle entra, le ruisseau mouillait ses yeux et cette fois, il n’était pas ralenti, mais bel et bien rapide, courant fort et régulier. Les soignantes la réconfortèrent, même si peu de mots peuvent le faire.

Le professionnalisme mis à l’épreuve, Laura partit appeler le médecin. Elle referma la porte derrière elle et sentit à nouveau la froideur de cette poignée, véritable conducteur d’angoisse.

Soudain, les sons, les appels, le téléphone. Elle voulait souffler. Elle voulait plonger dans le ruisseau qui prenait naissance au creux profond. Mais ce brouhaha…

— Infirmière s’il vous plaît, ma mère a besoin d’aller aux toilettes, c’est urgent !

Les sonnettes.

Le trajet du couloir fût interminable. Le bureau semblait soudainement hors portée.

— Mme, je peux vous parler de la télévision de la chambre 302 ? Personne ne semble arriver à changer de chaîne.
Des kilomètres.

— Laura, Mme Sanche réclame son traitement, elle ne comprend pas le retard !

Bien sûr.

Le ruisseau faisait pression, mais le barrage formé par Laura « la professionnelle » l’empêchait de se déverser.

Elle arriva au téléphone. Dès qu’elle raccrocha, des familles l’appelaient à la porte, des renseignements importants ; un patient n’avait pas mangé suffisamment, ils voulaient des explications…

Des kilomètres…

…s’étalaient devant elle. Elle courait aussi vite qu’elle le pouvait, se concentrant sur sa respiration et ses mouvements répétés. Puis, dans le confort de chez soi, la fumée du thé fumant lui réchauffait le cœur alors qu’elle tenait la tasse entre ses mains.

Le thé ne l’avait pas soulagé, la course non plus. Seul le ruisseau qui éclata le barrage et qui la fit s’endormir lui donna de l’apaisement. La professionnelle ne l’était plus, ce moment était le sien.

 

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Merci de m’avoir lu 😉

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